Apolline Crapiz



A Cannes, dernier jour du Mipt tv, les congressistes et les touristes piétinent la bande de moquette rouge que la ville déroule dans les jardins de la Croisette pour faire honneur aux affairistes de la télévision mondiale. Sur les murs et le frontons du Palais des Festivals, les pubs géantes qu'on put se payer les exposants les plus fortunés, le triomphe du « main stream program » les programmations pour le plus large public possible, les séries ciblées, ados, ménagères...
Au Mip tv on sait faire, c'est pour quelques jours le centre de la ruche télévisuelle mondiale.
La promenade est comme toujours en cas de congrès interdite aux Cannois. C'est le parking permanent, les tentes montées et démontées, les pelouses sales de tous les détritus laissés par les congressistes qui croient en toute bonne foi que ces jardins sont mis à leur disposition : les jardins du congrès on peut s'en servir comme on n'oserait pas chez soi.
Des policiers arrêtent un vendeur noir, un de ces vendeurs à la sauvette qui écoule sa marchandise miteuse, lunettes de soleil, ceintures et autres gadgets. Il est là, tous les matins, avec les deux photographes qui doivent crever de chaleur sous leur costume de Donald à faire risette aux congressistes qui sortent ravis, fatigués, énervés, accrochés à leur portable ou en pleine conversation avec leur collègues et qui ne les regardent pas. La ville dans la ville, le pôle du business international qui ne sait pas que Cannes est autre chose qu'un palais des congrès, des hôtels, des rencontres et des contrats. Et qui pourrait les blâmer ?
Ce matin, la police lutte contre le grave danger de contrefaçon que doit faire courir ce pauvre vendeur. Ils sont à quatre pour le fouiller, le menacer, l'humilier devant les touristes qui photographient le palais et les derniers congressistes qui passent. L'homme est vieux, il baisse la tête tandis que les quatre s'affairent sur ses montres en toc. Au bout d'un long moment, ils le laissent partir avec sa marchandise dans son barda. Il reviendra dès demain ou après demain, comme s'il avait le choix de faire autrement.
Cannes chasse ses vendeurs à la sauvette, mais rien ne se fait contre ceux qui organisent le trafic, le trafic d'hommes, d'objets, le trafic d'envie pour des objets inutiles et leurs copies. Cette même police que l'on ne retrouve jamais la nuit en ville, où la sécurité est nulle. Le respect pour les marques c'est déjà suffisant, quand les jardins sont retirés aux habitants, donnés aux hôtes de valeur, ceux qui rapportent, ceux qui entrent dans la vitrine.
Ville vitrine, promenade vendue au plus offrant, bientôt la baie sera surchargée de bateaux, au diable la pollution. Il faut que tout soit beau propre et riche. Il ne faut pas que la pauvreté, le trafic, la vente possible de contrefaçon pour les pauvres se voient.
Sur les murs du palais des festivals, une pub pour un grand groupe dit « faisons ensemble la télé globale, nous le pouvons ». Une seule télé pour le monde entier, de quoi faire rêver : le nivellement universel.
Où est la contrefaçon ? Où est le vol de quelque chose de plus précieux qu'une pauvre montre faite par des gamins surexploités pour que d'autres se payent en marchandant le rêve des pubs sur papier glacé ? Gageons qu'au final, c'est le générateur d'illusion qui gagne, à tous coups.
L'uniformisation par le plus bas au profit de certains groupes médiatiques, la puissance de la publicité, le contrôle des modes et des images, l'aseptisation de la culture, la dévalorisation de la valeur la plus subversive et la plus précieuse : l'individualité.
Cette contrefaçon là est mortifère, mais elle ne se revend pas à la sauvette, elle s'exhibe.
L'autorité roule pour elle.
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